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LE BAGDAD RÊVÉ DES « MILLE ET UNE NUITS » ‎

La rue d'Haïfa et le Tigre - Bagdad (Irak)

"Bagdad est dans le cœur de l’Islam, et c’est la cité du salut, là sont les talents dont on parle, les élégances, la courtoisie. Les vents y sont caressants, et la science pénétrante. Là est tout ce qu’il y a de meilleur, de beau. D’elle vient tout ce que l’on considère, toute élégance y retourne. À elle tous les cœurs, contre elle toutes les guerres." MUQADASSI, Xe siècle.

Les Mille et Une Nuits

Le recueil de contes des Mille et Une Nuits met en scène à plusieurs reprises,   le cinquième calife abbasside Hâroun ar-Rachîd et, plusieurs de ces contes se déroulent aux environs de la grande capitale d'Iraq Bagdad.

 

Les Mille et Une Nuits : photo de deux pages d'un manuscrit syrien du xive siècle. Bibliothèque nationale de France.

L'Histoire : Qu'est-ce que les Les Mille et Une Nuits ? À ‎quelle époque ces contes ont-ils été rédigés ?

Les Mille et Une Nuits (persan : هزار و یک شب Hezār o yek šab , arabe : كتاب ألف ليلة وليلة Kitāb ʾAlf Laylah wa-LaylahLe Livre de Mille Et Une Nuits) est un recueil anonyme de contes populaires d'origine persane et indienne écrit en langue arabe. Il est constitué de nombreux contes enchâssés et de personnages mis en miroir les uns par rapport aux autres. 

Les origines du recueil : l'adaptation d'un livre persan

Deux témoignages du xe siècle, le premier dû à al-Mas'ûdî, le second à Ibn al-Nadîm, indiquent que Les Mille et Une nuits sont le résultat de l'adaptation en arabe d'un ouvrage persan intitulé Hézâr afsâna (Mille contes). Il s'agit donc d'une transmission livresque. Le plus ancien manuscrit connu est un fragment du ixe siècle publié par l'universitaire américaine Nabia Abbott1. Il existe encore un manuscrit du xive siècle conservé à Tübingen, d'une histoire divisée en nuits, al-Sûl et al-Shumûl. Le manuscrit utilisé par Galland dans sa traduction (1704-1717) date du xve siècle. Il est en trois volumes et lui fut envoyé d'Alep. Il est actuellement conservé à la Bibliothèque nationale de France — ms ar. 3609 à 3611. Les travaux d'Emmanuel Cosquin montrent que le récit-cadre des Nuits, c'est-à-dire l'histoire du roi avec Shéhérazade, qui est ici un dispositif littéraire, possède une origine indienne (éditions al-Būlāq, Le Caire, 1835, révisée en 1863 et 1935), généralement regardées comme les plus complètes, et d'autre part les manuscrits issus de la branche syrienne (dont le texte de Galland). Les traductions proposées sont parfois issues de recompositions de plusieurs manuscrits.

La circulation d'un certain nombre d'histoires du recueil semble s'effectuer en Europe occidentale au plus tard au xiie siècle avec, par exemple, l'histoire de Floire et Blancheflor qui s'inspirerait de celle de Neema et Noam qui fait partie du recueil

Un recueil peu étudié

Contrairement aux fables animalières Kalila et Dimna ou aux Maqâmât d'Al-Hariri, le recueil de contes est considéré comme marginal dans la littérature arabe3 , et relève non pas des belles-lettres (adâb) mais d'un registre populaire4.

Il est possible que l'ouvrage original en persan, le Hazār-afsāna, ait relevé du genre du « miroir des princes », et contenu des récits exemplaires destinés à l'éducation des gouvernants. Mais à côté d'un récit-cadre qui est resté stable (l'histoire de Shéhérazade, qui encadre toutes les autres), le reste des contes aurait alors considérablement changé — comme le titre persan d'ailleurs — et une nouvelle matière y a été introduite. L'absence du recueil persan — les seuls manuscrits en persan connus sont des traductions du xixe siècle réalisées d'après la traduction d'Antoine Galland — empêche d'en savoir plus.

Ces contes furent ensuite diffusés en Europe, profitant de la mode de l'orientalisme et du travail de Galland. 

La traduction d'Antoine Galland

La première traduction française est l'œuvre d'Antoine Galland publiée de 1704 à 1717, mais une partie a été rédigée par lui-même, en s'inspirant des récits que lui avait contés son assesseur syrien. Pour faire prendre corps et esprit au personnage de Shéhérazade, cet antiquaire du roi (puis professeur de langue arabe au Collège de France) s'est inspiré de Madame d'Aulnoy et de la marquise d'O, dame du palais de la duchesse de Bourgogne.

La traduction de Galland a été complétée par Jacques Cazotte et Denis Chavis pour les volumes XXXVII à XLI du Cabinets des fées (Genève, 1784-1793) sous le titre Les Veillées du Sultan Schahriar.

Selon Abdelfattah Kilito, cette compilation de récits anonymes ne remplit aucun des critères classiques de la littérature arabe : un style noble, un auteur précis et une forme fixe ; de plus, elle met en avant de nombreux particularismes et dialectes locaux, bien éloignés de l'horizon des lettres, ce qui laisse à penser que si Galland n'avait pas transmis cette mémoire, elle aurait disparu. Antoine Galland a notamment intégré aux Mille et Une Nuits des récits n'y figurant pas à l'origine. Les Aventures de Sinbad, d’Aladin et d'Ali Baba ne faisaient pas partie de l'œuvre en elle-même, si bien que Jacques Finné souligne que Galland est sans doute le seul traducteur de l'histoire « à avoir traduit et donné corps à un texte qui n'existait pas encore officiellement ».

La traduction de Mardrus

Ayant connu la traduction remaniée et amoindrie en éléments, le docteur Joseph-Charles Mardrus, ami d'André Gide, publia une nouvelle traduction des Mille et Une Nuits en seize volumes de 1899 à 1904, qui parut d'abord dans La Revue blanche jusqu'en 1902 — tome I à XI — puis directement chez Charpentier et Fasquelle. Mardrus dédie les tomes successifs à ses amis : Paul Valéry, Anatole France, Félix Fénéon, etc., et facétieusement à « Sidi Robert de Montesquiou, ben Artagnan al Fezenzaki ».

Dans À la recherche du temps perdu de Marcel Proust, le narrateur, par exemple, évoque sa mère qui n'ose le priver de la traduction de Mardrus tout en lui conseillant de s'en tenir à celle de Galland8. La version de Mardrus se voulait plus complète que celle de Galland et plus fidèle aux textes arabes. Elle traduit par exemple les poèmes présents, fort nombreux, et qui étaient absents de la version de Galland. Cependant, sa version demeure peu fidèle au texte d'origine, en exacerbe l'exotisme et le faste. La traduction littérale, qui comprend également des pseudo-calques de la langue arabe, l'amène parfois aux non-sens, aux pléonasmes et aux lapalissades, comme c'est le cas pour le titre, Le Livre des mille nuits et une nuit. Sa traduction se caractérise par un style fleuri, un penchant pour l'orientalisme qui la pousse fréquemment vers le cliché et un érotisme débordant, absent de la version originale. 

La traduction de Khawam

Parue dans les années 1960, puis entièrement refondue dans les années 1980, la traduction de René R. Khawam se fonde sur les manuscrits arabes originaux. Le traducteur s'attache à restituer le registre du discours, tantôt élégiaque, tantôt trivial, et donne à lire les poèmes qui émaillent la trame du récit. Comme Khawam s'en explique en introduction, les aventures d'Aladin, de Sinbad et d'Ali-Baba n'apparaissent pas dans son édition : Galland étant en effet le principal responsable de leur adjonction, il préfère traduire et publier ces œuvres dans des volumes distincts. Par ailleurs, s'il exploite le manuscrit de Galland, il développe les descriptions érotiques que ce dernier avait éludées (en accord avec les mœurs de la cour de Louis XIV) sans toutefois tomber dans les excès qu'il reproche à Mardrus11. En outre, il laisse de côté le discours moralisateur des Mille et Une Nuits, absent des textes originaux et provenant d'ajouts anonymes intégrés à l'édition arabe de Boulaq parue en 1835, sur laquelle Mardrus avait établi sa propre traduction.  

La traduction d'André Miquel et Jamel Eddine Bencheikh

En 1991, pour la Bibliothèque de la PléiadeAndré Miquel et Jamel Eddine Bencheikh, érudits et spécialistes du sujet, publient une nouvelle traduction. Sensiblement différente des versions citées ci-dessus, leur traduction se revendique comme intégrale et exacte. 

Les traductions anglaises

Les premières traductions en anglais avaient été faites à partir du texte de Galland. Edward William Lane publia la première traduction en anglais basée sur le texte en arabe, en trois volumes publiés entre 1839 et 1841.

En revanche, Richard Francis Burton publia une traduction complète en anglais, à partir de la version Boulaq (1835). Cette traduction comporte 16 volumes publiés de 1885 à 1888.

Les récits

Les Mille et Une Nuits sont constituées de contes enchâssés, et de personnages en miroir les uns par rapport aux autres.

Le sultan Shahryar, en représailles à la suite de l'infidélité de son épouse, la condamne à mort et, afin d'être certain de ne plus être trompé, il décide de faire exécuter chaque matin la femme qu'il aura épousée la veille. Shéhérazade, la fille du grand vizir, se propose d'épouser le sultan. Aidée de sa sœur, elle raconte chaque nuit au sultan une histoire dont la suite est reportée au lendemain. Le sultan ne peut se résoudre alors à tuer la jeune femme ; il reporte l'exécution de jour en jour afin de connaître la suite du récit commencé la veille. Peu à peu, Shéhérazade gagne la confiance de son mari et finalement, au bout de mille et une nuits, il renonce à la faire exécuter.

Au xxie siècle, les Mille et Une Nuits sont constituées d'un centre commun, une trentaine d'histoires (le récit-cadre ou l'histoire de Shéhérazade, Le Marchand et le GénieLe Pêcheur et le GénieLes Dames de BagdadLes Trois CalendersLes Trois PommesLe Bossu et les histoires qui y sont incluses) et d'un ensemble de récits extrêmement variés qui relèvent aussi bien de la littérature savante que d'une littérature plus « populaire ». On y rencontre par exemple des djinns, des éfrits et des goules. Mais s'il fallait caractériser les Mille et Une Nuits, il faudrait les associer aux centaines d'autres recueils de contes du même genre qui étaient en circulation dans le domaine arabe (les Mille et Une Nuits ne sont pas un livre isolé).

Comment Bagdad est-il présenté dans Les Mille et Une Nuits ?

Constatons d'abord que Bagdad est toujours présenté dans les Mille et Une Nuits comme la capitale du calife abbasside. Cela traduit certainement le fait que les anciens contes devaient être bien fournis en anecdotes sur la cour des califes abbassides empruntées à des historiens anciens, et en particulier sur Hâroun ar-Rachîd (786-809), un des califes les plus prestigieux. On pouvait, paraît-il, toujours rencontrer à Bagdad le calife arpentant les rues en compagnie de Jafar le Barmécide, son vizir, et de Masrur, son bourreau.

Les auteurs des contes n'ignoraient sans doute pas que Bagdad avait été fondé en 762 par le calife Al-Mansur, un des premiers Abbassides, qui avait construit une ville (la fameuse « ville ronde »), et y avait résidé. Ils savaient certainement que Bagdad n'a jamais vraiment été la capitale de Harun al-Rachid, qui avait construit ses palais et installé ses armées à Rakka, sur le haut Euphrate, pour être tout près de la frontière avec l'ennemi byzantin qu'il surveillait et attaquait chaque année. Autant dire que si Harun al-Rachid est sans doute venu à Bagdad, ce n'est pas là qu'il était le plus souvent. Nous avons ici un bon exemple de la liberté des auteurs des Nuits, qui choisissent, sans égard pour la vérité historique, d'unir volontairement deux souvenirs prestigieux qu'ils ne veulent pas séparer, celui de la grande capitale et celui d'un grand calife.

Que connaissaient les auteurs des contes de Bagdad ?

Les auteurs des Nuits sont tous des Syro-Égyptiens qui ne connaissaient pas Bagdad, et n'y sont jamais venus. Si les évocations de la ville reviennent très souvent dans les contes on ne peut évidemment pas s'appuyer sur elles pour s'informer sur Bagdad. Mais ils savaient beaucoup, parce que le sort des régions syro-égyptiennes et celui de Bagdad avaient été intimement mêlés face aux invasions mongoles qui avaient affecté le Proche-Orient, vers la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle. En 1258 une première invasion mongole fut à l'origine de destructions et de massacres. Le calife abbasside al-Mustasim fut exécuté, marquant la fin du califat. Les mamelouks, des troupes d'origine servile qui avaient pris le pouvoir en Égypte, parvinrent à arrêter l'invasion en Syrie. Ils accueillirent même des membres de la famille abbasside qui avaient pu fuir. Le Caire devint donc, à la place de Bagdad, la capitale de califes abbassides sans pouvoir réel, qui n'eurent désormais pour rôle que de légaliser par leur présence le pouvoir des Mamelouks du Caire. Entre-temps, Bagdad se relevait lentement, comme le centre d'une province soumise aux Mongols ou à leurs vassaux. Mais le passage de Tamerlan en 1401 se solda à nouveau par des massacres et des destructions. Bagdad était bien, dès lors, une capitale perdue, qui ne devait jamais retrouver sa splendeur. Les Mamelouks du Caire ne vinrent même pas cette fois au secours de la Syrie : Tamerlan occupa Damas, qui connut aussi les incendies et les déportations. L'auteur syrien des Mille et Une Nuits qui a écrit « Les contes du bossu du roi de Chine » mêle, dans une confusion volontaire des temps, l'exécution du calife abbasside à Bagdad en 1258 et les déportations de Damas en 1401. Pour lui, les histoires de Bagdad et de Damas étaient liées dans l'exécration de la barbarie mongole.

Notre auteur était donc averti de tout cela, ce qui ne suffisait pas à lui donner de Bagdad une quelconque connaissance. Il pouvait au moins alors se renseigner en consultant des ouvrages, comme le font généralement les auteurs de contes. Ce sont des gens plus sérieux qu'on ne pense (ils doivent l'être s'ils veulent que leur conte « marche bien »).

Le conte « Ali ibn Bakkar et Shams al-Nahar » (XVe siècle) met en scène les aventures d'un jeune prince d'origine persane amoureux d'une Shams al-Nahar (« Soleil du jour »), prétendue favorite de Harun al-Rachid. L'auteur du conte a fait des recherches dans un texte sur la ville datant sans doute du XIe siècle, et il a bien compris quelle était la topographie de Bagdad, son site plat sur les bords du Tigre, en parfait contraste avec le site du Caire dominé par sa citadelle (même si par la suite d'autres auteurs des Nuits s'amuseront à présenter une citadelle dominant Bagdad). L'auteur a appris aussi de son texte que ce Bagdad (au XIe siècle) était une ville dangereuse, parcourue par des bandes de jeunes des quartiers contre lesquelles la police était impuissante, ce qui évidemment n'était pas le cas du temps de Harun al-Rachid.

Les choses changent en 1517, lorsque les Ottomans s'installent en Syrie et en Égypte. Faisant désormais partie de l'Empire ottoman, les auteurs des contes nous font une tout autre présentation de la ville, qui passe alors de la situation de ville dangereuse à celle de ville en danger. Ils intègrent même des épisodes qu'ils ont appris (avec retard), la ville ayant plusieurs fois changé de mains au début du XVIe siècle. En 1507 en effet, les Iraniens chiites s'étaient emparés de Bagdad, l'avaient pillé, avaient jeté dans le Tigre les ouvrages qui ne leur convenaient pas, et détruit le tombeau du grand saint de Bagdad Abd al-Kadir Jilani. En 1534, le sultan ottoman Soliman le Magnifique reprend Bagdad, et fait reconstruire le tombeau détruit. Ce dont fait mention au XVIe siècle le conte d'Ala al-Din Abou Shamat (« Ala al-Din aux grains de beauté »), qui arrive du Caire pour commercer et apporte avec lui une tenture et une lampe pour mettre dans le tombeau qui vient d'être reconstruit. La lutte entre Ottomans sunnites et Iraniens chiites continue par la suite jusqu'à ce qu'en 1638 Bagdad soit définitivement repris aux Iraniens par le sultan Murad IV, ce qu'évoque le conte d'Ajib et Gharib (« L'Admirable et Celui qui est né dans l'exil »).

Pourquoi les Nuits ont-elles tellement contribué à la renommée de Bagdad ?

C'est pendant le XVIe siècle qu'on a le mieux rêvé sur l'ancienne grande capitale. De la fin de ce siècle sans doute date le plus long conte des Nuits (le huitième du texte imprimé), et le plus puissant, l'histoire d'« Umar al-Numan et ses fils ». L'auteur écrit que le roi Umar al-Numan régnait à Bagdad bien longtemps avant le califat de l'Omeyyade Abd al-Malik (685-705). Dans la mesure où le lecteur en est encore à la fondation de Bagdad en 762, on pouvait imaginer que l'on était en pleine histoire-fiction, ce que j'ai d'abord pensé. A moins que Bagdad ne soit la figure d'une autre capitale, Constantinople par exemple. Ce n'est pas certain. Mais ce qui en revanche est très clair, c'est qu'ensuite, dans le conte, Bagdad est une figure d'Istanbul. Les Bana Numan sont les sultans ottomans. Le conte est fort habilement fait et s'achève sur un idéal de paix très ottoman : un prince chrétien et un prince ottoman, par ailleurs parents, gouvernent alternativement « Bagdad » où ils font régner la justice et la sécurité, ce qui est le devoir de tous les rois envers leurs sujets.

Mais il est une autre dimension qui a contribué à maintenir la renommée de Bagdad dans l'imaginaire. Le grand Bagdad des Abbassides est dépeint comme une ville où régnait une certaine permissivité sexuelle. Le conte « des trois dames de Bagdad » (xve siècle) met ainsi en scène des hommes et des femmes se baignant nus dans la même piscine et se livrant à des jeux assez coquins. Dans un conte du XVIIIe siècle, un voyageur venu d'Oman trouve à Bagdad la maison close de ses rêves.

Tout peut arriver à Bagdad, avec ou sans Harun al-Rachid, et les auteurs de contes en profitent pour y situer des histoires étranges (comme dans « Ali du Caire et la maison hantée de Bagdad », conte du XVIe siècle où un jeune Égyptien désespéré est couvert d'or par le djinn qui hante la maison). Mais les auteurs des Nuits savent aussi revenir facilement à un Bagdad réel : ainsi dans une suite de « Ali du Caire », lorsque s'installe à Bagdad, à partir de 1704, un régime néo-mamelouk qui leur rappelle le temps des Mamelouks dans les pays syro-égyptiens, les auteurs des Nuits en font un conte.

Les auteurs ne s'embarrassent pas de reconstitutions historiques. Le seul nom de lieu, ou peu s'en faut, qui ait survécu dans les contes des Nuits est celui du grand quartier commercial du vieux Bagdad de l'époque de Harun al-Rachid, le « Karkh ». Mais dans les époques tardives, ce quartier commercial très ouvert est devenu dans les Nuits une sorte de quartier fermé ou hara, comme on pouvait en trouver dans Le Caire de l'époque ottomane. Le vocabulaire employé peut donc aider à dater l'époque à laquelle le souvenir de Bagdad a été sollicité. En fait, les représentations qui sont données de Bagdad contiennent des indices qui permettent de dater l'élaboration des contes : c'est ce que j'ai appelé les « indices contextuels », c'est-à-dire des façons de dire les choses qui ne peuvent dater que d'une certaine époque, et pas d'avant ni d'après.

Les auteurs syro-égyptiens n'ont par ailleurs aucune idée de la largeur du Tigre, qu'ils imaginent comme une sorte de canal étroit, comme le « khalij » au Caire, et les fêtes qui se donnent à Bagdad sont évidemment copiées sur celles du Caire. Le Bagdad des contes des Nuits, généralement mythique, est donc très souvent évoqué par les auteurs, au moins autant et sans doute plus que Le Caire, et plus évidemment que Damas. Mais d'une autre façon. Au Caire ou à Damas, on ne trouve pas l'expression de désirs.

Dans ce qui est écrit sur Bagdad, au contraire, rien ou presque ne vient limiter l'expression des rêves et des désirs : rêves d'une atmosphère plus libre, sinon permissive ; rêves d'une ville hors de l'ordinaire, où tout peut arriver ; rêves d'une grande capitale gouvernée par un grand calife ; en fait, regrets d'une capitale définitivement disparue, et qui n'a pas été remplacée.

DANS LE TEXTE - LE CALIFE DÉGUISÉ

Hâroun al-Rachîd, Miniature persane du XVIe siècle (Paris, BNF).
Hâroun al-Rachîd, Miniature persane

Les Nuits dépeignent souvent un Hâroun ar-Rachîd se travestissant pour pouvoir déambuler secrètement parmi ses sujets dans les rues de la ville.

« On raconte qu'une nuit le calife Harun al-Rachid se sentit un grand vague à l'âme. Il appela son vizir, Jafar le Barmécide, et lui dit : "J'ai le coeur en peine. Je veux, cette nuit même, me promener dans les rues de Bagdad et voir un peu comment vont les affaires des gens. Mais à une condition : nous allons nous habiller en marchands, pour n'être reconnus de personne." Le vizir se plia à cet ordre. [...] Allant de-ci, de là, ils arrivèrent au Tigre où ils virent un vieil homme assis dans une barque. Ils s'avancèrent, le saluèrent et lui dirent : "Bonhomme, nous voudrions que tu nous fasses l'amitié et la bonté de nous emmener promener dans ta barque. Voici un dinar pour ta peine." On raconte encore, Sire, ô roi bienheureux, qu'à la demande qui lui était faite, d'une promenade en barque moyennant un dinar, le vieil homme répondit par ces mots : "Et qui donc serait assez fou pour aller se promener sur le Tigre, quand Harun al-Rachid, le calife, descend chaque nuit le fleuve sur un bateau illuminé, avec un homme qui crie : 'Vous tous, grands ou humbles, nobles ou gens du commun, garçons ou jeunes gens, apprenez que celui qui descendra le Tigre, je le ferai décapiter et pendre au mât de son bateau.'"»

Les Mille et Une Nuits, t. I, « Le calife Harun al-Rachid et le faux calife », traduction et présentation par J. E. Bencheikh et A. Miquel, Gallimard, « La Pléiade », 2006, pp. 1064-1065.
MOT CLÉ - 
Vizir

« Celui qui porte la charge » des affaires de l'État, le chef de l'administration impériale. La littérature arabe en fait souvent un compagnon intime du calife, son double, dont la position est aussi puissante que précaire. Au XIe siècle, alors que le calife abbasside est sous la tutelle du sultan turc seldjoukide, le vizir persan Nizam al-Mulk, littéralement « l'ordre de l'empire » (1018-1092), auteur du Traité de gouvernement (Siyaset Nameh), joua un rôle de premier plan.

Rencontres sur le pont de Bagdad Conte par Jihad Darwiche

 

Adultes et enfants accompagnés à partir de 8 ans

Ce conte parle de l’époque où Bagdad était le centre du monde et le grand pont sur le Tigre était le cœur de la ville et de la vie. On y croisait des mendiants et des poètes, des jongleurs et de riches marchands, des caravanes venues de loin et des vendeurs de dattes ou de gâteaux à la semoule. Un soir, pour tromper son ennui, le calife Harun El Rachid se déguise et traverse le pont. Il y fait d’étranges rencontres… L’enfance de Jihad Darwiche, au Liban, a été bercée par les contes, la poésie et les récits traditionnels de l’Orient que racontaient sa mère et les femmes du village. Depuis plus de trente ans, il anime des veillées de contes où s’entremêlent le merveilleux des Mille et Une Nuits, la sagesse et le sourire. Il dirige également des stages de formation à l’art du conte pour des conteurs débutants ou plus expérimentés à qui il transmet sa passion pour une parole vraie, sincère et sans artifices.

Références : Wikipédia et  Jean-Claude Garcin dans mensuel 412 

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